• Séverine Coffinot Coach'In & Out

PERDRE UN PROCHE PENDANT LE CORONA

"Nous n'avons pas pu nous prendre dans les bras"


C'est une des conséquences de cette pandémie et des mesures qui en découlent. Je me pose souvent la question de savoir à quel point nos cerveaux, nos cœurs et nos corps seront à jamais bouleversés par cette crise.


Vous avez tous lu des articles sur la perte de liberté, ce sentiment de perte de sens, de manque de lien, social, professionnel. Et j'avais envie d'apporter une autre lumière, pour l'avoir vécue, celle de la perte d'un être cher en cette période où se toucher devient un péché.


Nos grands-parents, arrières grands-parents sont fragilisés par cette crise, pas seulement parce qu'ils sont vieux et donc plus enclins à attraper ce virus de manière plus violente. Ils sont également psychologiquement fragilisés : " vous ne venez pas me voir, vous m'avez abandonné". Malgré toutes les tentatives de garder le contact, rendu plus contraignant physiquement ( en temps, en nombre de visiteurs si la personne est en EPHAD), nos aïeux se sentent seuls. Alors bien sûr, on envoie des photos, des vidéos, on tente des zooms avec un accompagnant mais cela remplace t'il vraiment la main que l'on serrait, le regard rivé les yeux dans les yeux, racontant tout ce qui ne peut être dit?


L'ennui s'installe, ou se renforce, la tristesse envahit la relation, la culpabilité aussi. Et elle viendra nous réveiller la nuit, des mois après, nous demandant si on a vraiment tout fait, tout ce qui était possible. Bien sûr qu'on aurait pu faire plus, venir plus souvent, envoyer plus de dessins de la part des enfants, appeler régulièrement. Mais pour tout un tas de bonnes et de moins bonnes raisons, nous avons fait ce qui était possible pour nous, compte tenu du contexte et de nos propres vies.


Et un beau jour le téléphone sonne et c'est trop tard : trop tard pour les regrets, pour les "j'aurais du", "j'allais venir.. j'allais appeler etc". A la douleur de la perte, s'ajoute la complexité de l'organisation. Et je ne parle pas d'enterrer une personne qui est décédée de la Covid 19, ce qui complique encore plus les procédés (protections des personnes très limitées venant rendre hommage au défunt, peu de soins sur le corps, etc).


Certains n'ont même pas pu dire au revoir, il y a encore quelques mois, et pourtant nous savons tous combien ces derniers instants sont importants pour les étapes du deuil.


Même enterrer une personne partie pour d'autres raisons que ce virus est contraignant : pas plus de 30 personnes, distance de 1 mètre entre chaque membre de la famille, pas d'embrassade, pas de serrement de mains, pas de serrement tout court.


Une étude récente montre que presque la moitié des personnes qui ont perdu un proche n'ont pas pu assister à ses funérailles, en raison des mesures sanitaires.


L'impact sur le deuil sera malheureusement important : faire ses adieux physiquement permet d'intégrer la réalité de la disparition, et cette étape est primordiale pour avancer le long de cette courbe du deuil de Kubler Ross qui demande de ne pas "griller" d'étapes, si l'on veut "digérer" cet évènement et ne pas le transformer en traumatisme.


Sentir, toucher, embrasser, serrer, tout cela fait partie des rituels d'accompagnement d'un défunt. Ne pas vivre cela peut ralentir le processus de deuil, restant irréel.


De plus être la fait du bien a notre ego, sans jugement aucun. Nous avons pu rendre un dernier hommage, dire au revoir, apporter réconfort, soutien si nous avons vu la personne juste avant son dernier souffle.


Les conséquences pourraient être des troubles psychologiques, psychiques, une dépression, du stress, des angoisses et des problèmes de sommeil.


A cela se rajoute la frustration de ne pas avoir pu échanger vraiment avec les autres membres de la famille, comme "avant", lors de ces buffets post-cérémonie qui malgré tout, nous permettaient d'évoquer le défunt, de partager des moments, de se donner des nouvelles.


Et puis il a fallu faire des choix. Qui vient, et qui ne vient pas, comment faire le distinguo, sur quels critères? le mérite, celui qui était proche dans la lignée, dans le cœur?


Très culpabilisant également, vexant pour celui qui n'est pas convié a qui l'on dit que c'est mieux comme ca. Bien sûr que l'on comprend, et que notre Adulte responsable sait que ce choix n'est pas dirigé contre nous mais bien dû à un contexte sanitaire. Mais au fond de nous, peut résonner la colère, réveiller les vieilles guerres familiales, les enjeux qui se rejouent à nouveau, sous couvert d'une pandémie.


Intéressant également de voir comment les peurs instrumentalisent les comportements, et deviennent les maitres, les décisionnaires.


Mais ce n'est ni le lieu, ni le moment pour évoquer cela, la cérémonie est expédiée, les retrouvailles avec la famille éloignée que l'on ne voit qu'aux enterrements sont limitées à des attitudes figées, des phrases sans fond, rien ne se passe. je me suis vue comme un robot, et un robot sans bras. Tous mes instincts ont du être refoulés : embrasser, serrer, passer la main affectueusement sur un bras les yeux dans les yeux pour apaiser, même pleurer a été difficile. Comme si on ne s'autorisait plus, que cette liberté là aussi de ressentir nous avait été enlevée.


Comment faire alors pour malgré tout faire son deuil ?

Le plus important est de réaliser, de comprendre que la situation est irréversible et de s'autoriser à ressentir, à verbaliser. Dire ce que l'on a sur le coeur, faire ses adieux, par une lettre, un mot, un chant, une pensée, prière, tout ce qui est juste pour vous.

Puis ne restez pas sans réponse à ces questions qui vous réveilleront la nuit si vous ne les posez pas :

A t'il ou telle souffert?

Comment étaient ses derniers jours ?

Avait il ou t'elle peur ?

S'est il ou t'elle rendu compte?


Trouvez les bonnes personnes pour répondre à cela permet d'apaiser, de ne pas ressasser.


Et enfin, visualisez un objet, un lieu que chérissait le défunt, et revisiter le avec lui ou elle. Cela permet de comprendre que c'est fini, mais que ce lieu par exemple pourra faire l'objet plus tard d'un pèlerinage, voire d'une fête à organiser quand ce monde sera redevenu moins violent pour les adieux.


Et projetez vous dans ces moments, dans un an, deux ans, et imaginez comment le souvenir peut rester vivant, comment cette personne peut être honorée, dans un endroit cher à ses yeux, avec les personnes qui comme vous auront ressenti le besoin de se réunir, et de dire au revoir plus sereinement, spirituellement, avec le cœur.


Séverine Coffinot

Coach'In & Out